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                                                                                                                    I.                                                                   Les Théoriciens

 

C’est en Angleterre, au sein même des soubresauts sanglants engendrés par le protestantisme, que se formule pour la première fois une conception de la vie sociale, telle qu’elle se stabilise lentement et douloureusement sous les yeux des anglais. Inévitablement, ils vont être amenés à proposer une conception de la nature humaine comme fondement à leur vision de la société. L’approche est empirique et frustre. Il appartiendra à Kant, un siècle plus tard, de proposer une métaphysique globale de l’univers et de proposer un modèle de fonctionnement psychologique de l’homme, cohérente avec la sociologie libérale.

 

Trois noms sont à retenir dans cet effort de rationalisation : Hobbes (1588-1679),  Locke (1632-1704), Adam Smith (1723-1790) : une évolution cohérente de la pensée philosophique anglaise qui durera un siècle et demi, pénétrera toute la pensée politique du XIXè et trouvera son apogée apparente sous la reine Victoria.

 

Avant d’aborder leurs écrits, il faut avoir dans l’esprit l’environnement historique dans lequel ils vivent.

 

 

1-     Le Milieu Historique

 

A partir de Henri VIII, l’Angleterre connaît une période de stabilité politique sous le despotisme impitoyable de ce roi et d’Elisabeth 1ère. Pendant ce temps, les marchands de Londres prospèrent. Mais derrière cette façade règne une misère terrifiante. Deux millions ‘sur une population totale de six ou sept millions d’habitants) vivent dans une misère extrême depuis la destruction des milliers de monastères que comptait l’Angleterre de Henry VIII et l’expulsion par les nouveaux propriétaires protestants de ceux qui vivaient sur leurs terres. Les pauvres qui trouvaient secours dans les monastères sont désormais chassés. L’éducation gratuite des enfants pauvres disparaît. Henry VIII règle le problème de la misère comme il règle les problèmes religieux : la loi condamne les mendiants invalides à être mis dans les fers et fouettés, les valides à être attachés aux brancards d’une charrette et fouettés jusqu’au sang. En 1535 on renchérit sur ces peines : à la première récidive, les mendiants avaient l’oreille droite coupée, ils étaient condamnés à mort pour la seconde récidive. Sous Edouard VI, le parlement arrêta que tout pauvre qui resterait oisif pendant trois jours serait marqué au fer rouge et resterait pendant deux ans esclave de celui qui l’aurait dénoncé. En 1572, des lois plus dures encore furent promulguées [1]. L’Angleterre traînera la lèpre de l’esclavage jusqu’au XVIIIè siècle et celle du paupérisme de masse jusqu’à la fin du XIXè. La stabilité politique n’était obtenue que par une répression religieuse impitoyable. Quiconque n’avait pas la « ligne » du roi ou de la reine (laquelle changeait d’un règne à l’autre) était arrêté, torturé, souvent brûlé vif. Les catholiques furent le plus férocement poursuivis mais les calvinistes (appelés puritains) aussi. Sous Elisabeth, ils étaient brûlés vifs ou massés sur des navires pour être déportés en Amérique mais très souvent, les bateaux étaient souvent coulés en haute mer. Tout le monde connaît l’épisode des déportés puritains du « Mayflower » que le capitaine avait ordre de noyer en haute mer et qu’il conduisit par humanité sur la côte est des Etats Unis où ils fondèrent la Nouvelle Angleterre dans la région de Boston. Or, Elisabeth était simultanément et sans problèmes de conscience, chef de l’Eglise anglicane en Angleterre et en tant que reine d’Ecosse, chef de l’Eglise presbytérienne qu’elle imposait comme reine d’Ecosse. Les philosophes que nous allons étudier diront tout haut, en faisant un peu scandale, ce que tout le monde vivait en pratique sans état d’âme : il n’y a pas de vérité certaine dans la religion, elle est tout au plus utile pour la paix sociale.

 

Cette apparence d’ordre ne pouvait durer. La faiblesse des souverains suivants, le mécontentement des marchands londoniens, des velléités de retour au catholicisme, firent exploser dans la société les conflits religieux bâillonnés par le despotisme. Tout un éventail de révolutionnaires religieux se déploie depuis les mystiques anarchiques humanitaires jusqu’aux communistes sanguinaires. Le même éventail que plus tard, de Lafayette à Gracchus et Babeuf, de Tolstoï à Trotsky ; Un nom résume cette époque : Cromwell (1599-1658), le dictateur qui fédère les mécontents et les unit « contre », puis une fois au pouvoir, commence à épurer ses anciens amis. Le pays ne trouvera son assiette qu’après 1815 après être passé de la férocité sanguinaire à la corruption la plus abjecte. Franklin se plaignait, au moment de la guerre d’indépendance d’Amérique, qu’on ne l’eût pas laissé faire car, disait’il touts les députés et tous les ministres étaient à vendre à Londres [2]. Deux anecdotes résumeront la férocité des mœurs : lorsque Cromwell rentrera victorieux de sa campagne contre les Irlandais, il offrit à chaque membre du parlement, pour fêter la victoire un cheval et deux esclaves. C’était tout naturel ! dans sa guerre contre les Irlandais, Cromwell extermina délibérément 1/3 de la population et il voulait un génocide complet qu’il dut interrompre à cause de la révolte écossaise.

 

Un siècle plus tard, en 1746, les protestants vainquirent à Culloden le dernier descendant de Jacques II qui tentait de recouvrer son trône usurpé. Après la défaite fut menée pendant des années, dans les « Highlands » d’Ecosse une guerre d’anéantissement : massacre systématique des femmes et des enfants, destruction des maisons, anéantissement du bétail. Et si aujourd’hui les hautes terres d’Ecosse sont désertiques, ce n’est pas dû à des causes géographiques et climatiques. Il s’agit d’un génocide délibéré et réussi perpétré en haine du catholicisme.

 

Voilà le monde dans lequel vivait – confortablement et du côté des riches –, les auteurs que nous allons étudier. Leur pensée s’est formée au contact de ce qu’ils voyaient.

 

 

2-      Hobbes (1598 – 1679)

 

Les idées de Hobbes sont le produit de son tempérament, de son athéisme et de son milieu. Pour lui, l’homme est une bête fauve qu’on ne peut rendre meilleure. Le monde est mauvais, l’homme est mauvais. Il n’y a pas de Dieu, ni de bien et de mal en soi. Le Bien est ce qui est utile. Les hommes dans l’état de nature sont tous égaux et ont tous un droit égal à tout. Ils sont donc par nature dans un état de guerre perpétuel.

 

Or, en politique, le pire des états sociaux est l’anarchie : le pouvoir doit donc être e=despotique et absolu (puisqu’il n’y a aucune morale) pour forcer les fauves à être en paix et à prospérer. Et la religion ? elle doit être soumise au despote qui la bridera pour assurer la paix sociale, comme l’ont fait avec succès Henry VIII et Elisabeth. Son ouvrage le plus célèbre est « Léviathan ».

 

C’était un homme très brillant intellectuellement. Il était d’un tempérament violent et entier qui lui faisait mépriser sans hésiter les travaux de ses prédécesseurs et d’une logique redoutable qui ne reculait devant aucune conséquence des principes une fois posés. Ses idées sont le reflet à la fois de ce tempéra&ment et des évènements qu’il voit sous ses yeux. (il est contemporain de Cromwell). Le sang le sang, à cette époque. Les sectes protestantes de doctrine communistes, appliquant le terrorisme, surgissent partout [3]. Il embrasse passionnément le parti royaliste qu’il entreprend de défendre avec deux idées-forces : la propriété et le despotisme. D’autres affineront ensuite ses idées. Mais tout l’essentiel y est, sauf la démocratie obligatoire et la séparation des pouvoirs.

 

Retenons des idées essentielles : c’est lui qui invente l’hypothétique « état de nature ». tous les hommes, pour lui, sont égaux dans l’état de nature. Et comme ils sont foncièrement méchants, ils sont en état de guerre permanente dès qu’ils se rencontrent. La seule issue, pour lui, est le despotisme qui les force à vivre en paix sous des lois arbitraires. Il est athée : Dieu n’existe pas, la création est mauvaise, l’homme est mauvais. Il est un conglomérat de passions et ne peut être amendé. La vie sociale n’a pas pour fin de le rendre meilleur. La vertu n’est qu’une apparence imposée par l’ordre social despotique. La seule valeur morale est l’utilité : ce qui rapport. La loi peut être inventée comme on veut : il n’y a pas de commandements de Dieu à respecter, ni de vie éternelle à préparer dans cette vie. L’état « contient » les religions pour les forcer à vivre en paix sans permettre qu’aucune prétende à la vérité. Il y a un côté visionnaire chez Hobbes. Son « Léviathan » est exactement l’état administratif anonyme et impitoyable qui règne sur des individus déracinés et sans défense. Il l’appelle « l’homme artificiel », « le dieu mortel » et il lui applique les paroles bibliques : « il n’a pas son pareil sur la terre. Il a été créé sans peur. Il porte son regard intrépide sur tout ce qui est élevé : il est le souverain de tous les fils de l’orgueil ». Et parmi les plus graves dangers qui menacent l’état-Léviathan ? Hobbes compte le fait de croire que ce que l’on fait à l’encontre de sa conscience est nécessairement un péché.

 

 

3-      Locke (1632 – 1704)

 

Venu une génération plus tard, il civilise les idées un peu sauvages de Hobbes. Ses ouvrages importants sont : lettres sur la tolérance et le Traité du gouvernement civil. Ils peuvent être considérés comme la bible du libéralisme politique. Avec lui, la « sociologie » libérale atteint sa formulation quasi-définitive. Rousseau et Montesquieu ne feront que réécrire avec élégance des idées qu’il formule pesamment. John Locke est le type du lourd bourgeois anglais qui a appelé au pouvoir le hollandais Guillaume d’Orange en 1688. il participera d’ailleurs longtemps au gouvernement, se distinguant par son intégrité dans une époque où on ne l’était guère.

 

Quelles sont les idées maîtresses de Locke ? On en trouve quelques-unes dans la Lettre sur la tolérance où il explique la politique de son maître Guillaume d’Orange : il faut tolérer toutes les religions sauf la religion catholique.

 

Voici pourquoi : la fin de l’état, dit-il, est de protéger les biens fondamentaux : la liberté, la vie, la propriété. La religion est donc hors de sa compétence, elle qui ne s’occupe que de mystique, prières, bienfaisance. Dieu seul peut juger quelle religion est vraie : que donc chacun s’occupe de se rendre meilleur soi-même, et n’aille pas embêter le prochain avec ses idées, du moment que le prochain respecte la liberté, la vie et les biens. Les sectes protestantes acceptent bien ce contrat car elles ne sont qu’une association de gens qui exercent en commun leurs convictions individuelles, et qui changent sans hésiter de secte quand ils changent d’interprétation de la Bible. Au demeurant, ils sont utiles et l’état doit les protéger car des gens qui ont une religion seront honnêtes et paisibles et ils respecteront leurs contrats : ce qui est très bon pour le commerce. Par contre, la religion catholique est un danger permanent : elle prétend avoir mandat de Dieu pour dire le bien et le mal, elle prétend dans son domaine propre échapper à l’autorité de l’état. Enfin elle prétend que l’état a d’autres devoirs que ceux d’assurer la prospérité du commerce.

 

Dans le Traité du gouvernement civil, paru plus tard, il systématise ses idées.

 

D’abord, l’homme ne peut pas être rendu meilleur par la vie sociale. L’homme est un être passionné, avide et égoïste qui reste toujours le même sous le vernis que peuvent donner passagèrement les coutumes d’une époque paisible. Quinze siècles de christianisme en Angleterre ont laissé l’homme aussi cruel et féroce qu’avant le Christ, comme on l’a bien vu sous Cromwell. Au fond, les hommes sont foncièrement égaux, jouets de leurs passions, sans qu’on puisse dire que l’un est plus vertueux ou plus capable que l’autre.

 

Faisons attention à ce point, il est important : tous les hommes sont égaux veut dire qu’un délinquant vaut autant qu’un honnête homme. L’un comme l’autre sont menés par leurs passions. Quand Rousseau dit que les hommes sont tous également bons par nature et quand Hobbes dit qu’ils sont tous également mauvais et féroces par nature, l’un et l’autre veulent dire la même chose : l’homme n’est pas réellement perfectionnable par la Loi. On ne doit pas faire de différence entre les « bons » et les « mauvais », du moment qu’il n’y a pas d’inconvénient pour l’ordre public. La vertu est une illusion. En termes chrétiens, on nie ici, soit le péché originel en disant que tous sont bons et n’ont pas besoin de Rédemption, soit la Rédemption en disant que tous sont mauvais. Le résultat pratique est le même. Mais il y a une conséquence qui suit toujours : Si l’utopie ne marche pas, ce n’est pas parce que le mal à corriger est au-dedans de l’homme, c’est parce qu’il y a des « salauds » à exterminer. Retenons cela : Rousseau le dira explicitement, Robespierre, Lénine, Mao, Pol-Pot le mettront en pratique.

 

Mais alors, remarque Locke, Aristote se trompait quand il disait que l’homme est un animal politique. Aristote enseignait que l’homme est incliné naturellement à vivre en société, parce que c’est par la cité, au contact avec les autres, perfectionné par les qualités des autres et par les lois bonnes, que l’homme peut atteindre sa perfection. Hobbes a, contre cela, un argument typique de bourgeois : le prochain n’est pas un ami, dans la société, c’est un prédateur rival. Vous fermez votre porte à clé parce que vous savez bien que s’il le peut, le prochain va vous voler votre bien. Donc la cité n’a pas pour fin naturelle de rendre les hommes meilleurs. Quand le prince fait des lois il est illusoire qu’il se donne pour fin de rendre les citoyens vertueux. Le prince doit avoir pour fin la préservation du bien, de chacun : la vie, la propriété, la liberté. Si les hommes vivent ensemble, ce n’est nullement parce qu’ils y sont inclinés par nature. Par nature, l’homme est indépendant. Locke comme Hobbes, étaye son utopie sur « l’état de nature », qu’il essaie d’imaginer de toutes pièces à partir de ses a priori : un être étrange, jouet de ses pulsions passionnelles, férocement indépendant et asocial. Ce sera le « bon sauvage » de Rousseau. Bon, parce que bridé par aucune contrainte sociale. Toutes ses pulsions s’exerçant librement, elles sont spontanément harmonieuses. Le bon sauvage n’est aliéné par rien. Il est vertueux parce que libre.

 

La liberté au sens d’absence de contrainte, est donc la valeur suprême. Comment se perd-elle ? Parce que les hommes renoncent à leur indépendance pour s’enrichir. L’homme, sans y être incliné par nature, au contraire décide de vivre avec d’autres pour s’enrichir et accepte, en contrepartie, de limiter son indépendance. C’est un contrat : la meilleure société sera donc celle qui assurera à chacun le maximum d’enrichissement avec le minimum de contraintes. Et puisque le but essentiel de la vie est de s’enrichir, il y a un minimum de garanties sans lesquelles le pouvoir sort ipso facto du contrat social, devient illégitime, devient « un monstre en politique » disait l’Abbé Grégoire. Lesquelles ? Les droits de l’homme : la vie, la liberté, la propriété. Avant même toute promulgation de constitution doivent être posées ces garanties fondamentales sans lesquelles le contrat social est impensable.

 

Pourquoi faut-il un pouvoir au fait, alors qu’il pose tant de problèmes à la liberté ? mais parce que sans un pouvoir qui fasse respecter les contrats, ce serait la jungle et la loi du plus fort. Le souvenir sanglant des années de guerres civiles est encore tout frais pour les contemporains de Locke ; ils ont senti dans leur chair ce que coûte l’anarchie. Donc il faut un prince. Mais qu’est-ce qui garantit que le prince, une fois au pouvoir, respectera le contrat, puisqu’il a la force. Car aux yeux d’un libéral, l’idée que le roi puisse aimer son peuple comme un père aime ses enfants et, que ce dévouement soit la meilleure garantie contre la tyrannie, cette idée est étrange et irréelle. Il est acquis que l’homme est un prédateur asocial. Et bien, on va diviser les pouvoirs : législatifs, exécutif, judiciaire. Chacun surveille les deux autres et si l’un a les griffes trop longues, aussitôt les deux autres s’unissent contre lui par instinct de conservation. C’est touchant de simplicité géométrique. C’est donc si simple, la sagesse ! Ce problème, Locke l’a vu se poser sous ses yeux lorsque le parlement décida d’importer un roi de Hollande. Pas de légitimité, pas d’amour, pas de devoirs mutuels. Un contrat. Le peuple (c’est à dire la minorité riche et influente qui s’identifiera plus tard sous le nom d’ « Establishment ») se choisit un roi. Et c’est sous les yeux de Locke que le système parlementaire moderne commença à se rôder. Désormais, la monarchie tempérée traditionnelle qui existait en Angleterre à peu près depuis Jean sans Terre, devient une démocratie idéologique.

 

Quelle garantie que le contrat social correspond bien à la volonté des individus libres et égaux ? le vote. Il permet d’adapter les lois à l »état actuel du compromis mutuellement avantageux et accepté globalement.

 

Tout y est. Même l’idée de progrès est en germe dans l’idée d’un gouvernement d’autant meilleur que la richesse augmente avec la liberté.

 

Et la science ? Locke a sous les yeux les débuts de l’industrialisation anglaise. Et il a une intuition remarquable qui résume un état d’esprit latent depuis la renaissance : la science qui produit des machines, la science qui rapporte est la « vraie » science. Parce qu’elle rapporte. Elle contribue au progrès. Et il résume son intuition ainsi : « Science is power ». La science, c’est le pouvoir de transformer le monde.

 

 

4-      Adam Smith (1723 –1790)

 

 

Une génération s’est écoulée. Sa problématique montre à quel point les idées de Locke qui avaient fait un peu scandale à son époque, sont devenues communes dans le milieu universitaire anglais. Son grand ouvrage est « L’essai sur la nature et les causes de la richesse des nations », où il développe la théorie du libéralisme économique. C’est une construction à priori sans vérification expérimentale mais dont les conclusions sont tout-à-fait favorables au commerce anglais. La célébrité fut immédiate. Les riches bourgeois trouvèrent ses raisonnements fort pertinents.

 

C’est du Locke en plus cocasse.

 

Les hommes n’ont aucune sympathie les uns pour les autres mais ils ont intérêt à passer des contrats d’entre-aide. Non parce qu’ils ont de l’amitié les uns pour les autres mais parce qu’ils ont besoin les uns des autres. Pour Adam Smith, le propre de l’homme est….le commerce. C’est en cela à ses yeux, qu’il diffère des animaux. L’inclination à trafiquer serait la cause originelle de l’apparition du langage. Les hommes, selon lui, sont foncièrement égaux en aptitudes, les différences entre les individus sont dues à la différenciation des activités[4]. Ceci affirmé, il conclut que la vie en société n’a pas pour fin le perfectionnement des hommes les uns par les autres mais seulement le commerce. Et l’auteur réclame la liberté de culte pour toutes les religions, attendu qu’on va commercer avec toutes sortes de gens et que s’ils ne trouvent pas dans le port une mosquée, une synagogue, un temple shinto, ils seront de mauvaise humeur et les contrats seront moins juteux.

 

En conclusion, remarquons que ces modèles ne sont pas la systématisation de la patiente observation du fonctionnement d’une société saine. Il s’agit d’une société malade, l’édifice intellectuel est fondé sur des « à priori » invérifiables, aboutissant, après quelques raisonnements simplistes, à des conclusions tout-à-fait favorables au bien-être de l’Establishment dont les auteurs font, bien évidemment, partie.

 

Cette idéologie est une utopie des riches. Les pauvres sont les laissés pour compte du contrat social. Du reste, à l’époque, seuls les riches votent. Le droit de propriété ne donne pas un m2 de terre à celui qui n’a rien. La liberté d’expression ne donne aucun moyen de se faire entendre à celui qui ne sait pas s’exprimer parce qu’il n’est pas instruit ou, qui n’a pas les moyens de financer un journal. Ces « droits » n’assurent aucune justice au pauvre, à celui qui est victime d’une campagne de presse. Plus tard, et très vite, les socialistes, fils de bourgeois libéraux, remarqueront que tous étant égaux, il n’y a aucune raison que le contrat social rapporte plus aux uns qu’aux autres. Les plus modérés exigèrent l’extension des doits de l’homme : aux droits-immunités [5] , il fallait ajouter les droits-créance [6], : droit au travail, à la santé, à la culture, au logement, aux loisirs, au bonheur…Les extrémistes exigent la propriété collective des biens : le droit à tout ! (c’était déjà dans Hobbes : au départ, tout est à tous).

 

Mais alors, comme ce sont les riches qui ont les moyens d’expression et la propriété effective, il faudra assurer l’égalité par le despotisme. On oscillera toujours en pratique entre Hobbes et Locke, entre despotisme d’état ou despotisme du riche mais les frères ennemis se reconnaissent pour frères. Roosevelt reconnaîtra sans hésiter Staline comme un frère en démocratie.

 

Une postérité longtemps minoritaire : les anarchistes. Ils admettent tous les postulats libéraux sauf la nécessité réelle d’une autorité sociale. Plus besoin des droits de l’homme, de constitution, de division des pouvoirs, de démocratie. D’après eux, l’homme laissé à sa spontanéité naturelle bonne s’harmonise spontanément en une société respectueuse de chacun. Il suffirait d’essayer mais le complot mondial des curés, des fascistes, des banquiers empêche les généreux idéalistes de faire le bonheur de l’humanité. Aujourd’hui, sous une forme plus élaborée, ce sont eux qui ont le vent en poupe avec Freud et Marcuse.

 

 

 

                                                                                                                                                                          II.       Les Prophètes

 

Jusqu’ici, nous avons rencontré des bourgeois soucieux d’abord de conserver et d’améliorer un régime qui les satisfait. Avec Rousseau apparaît un nouveau type de théoricien : l’homme frustré qui s’enivre d’un avenir grandiose. Le premier est Rousseau.

 

Ils entreprennent de ressusciter en eux-mêmes le bon sauvage spontané en qui aucun instinct n’est frustré ni aliéné. Et ils se considèrent comme les prototypes de l’humanité future. Ils sont tous débauchés, irresponsables et souvent anormaux mentaux. Nous allons nous arrêter à Rousseau pour la distraction du lecteur. Son cas est exemplaire. Le libéralisme est un état pathologique de la société et un homme qui « vit » son libéralisme est toujours un malade mental[7]

 

1-    Rousseau (1712 – 1778), un paranoïaque immature

 

Rousseau n’ajoute rien intellectuellement au Libéralisme mais il lui donne un souffle et un lyrisme qui ne s’éteindront pas. « Une sensibilité d’âme et une perfection sans égale »  (Kant) ; « Un sublime génie » (Shelley) ; « L’âme d’un Christ dont seuls les anges du ciel étaient dignes » (Schiller). Tolstoï déclare que l’Evangile et Rousseau sont « les deux grandes et saintes influences de ma vie ». Aujourd’hui encore, Claude Lévi-Strauss, dans « Tristes tropiques », son œuvre maîtresse, rend cet hommage à Rousseau : « Notre maître et notre frère…Chaque page de ce livre devrait lui être dédiée si elle n’était indigne de sa mémoire ».

 

Qui était donc le prophète ? D’où lui vient sa puissance d’évocation ? Eh bien Rousseau était un malade. Sa mère est morte peu après sa naissance. Son père est tantôt larmoyant, tantôt d’une brutalité terrifiante. Le comportement névrotique de Rousseau est un cas classique : frustration d’affection maternelle dans la petite enfance, aggravée par un comportement destructeur chez son père. A 15 ans, il s’enfuit et commence sa vie de clochard riche : le scénario sera toujours le même. Il pleurniche, geint, attendrit et vit en parasite aux dépends de sa victime. Puis bientôt, il ressent une haine pour sa bienfaitrice ou son bienfaiteur, lui fait des scènes et part en se proclamant martyrisé et en colportant tout le mal qu’il peut de ses ex-amis. Alors, il trouve un (ou une) autre naïf(ïve) et le scénario recommence. Il a l’ingratitude irresponsable des enfants et il est capable des pires infamies pour ceux qui se sont intéressés à lui avec la main sur le cœur et la vertu à la bouche. C’est plus fort que lui : il cherche une maman à apitoyer puis, quand il l’a trouvée, la frustration qui le poussait se transforme en haine. Evidemment, ses premières victimes seront des femmes riches : jusqu’à la trentaine bien sonnée, il mène une existence de raté sous la dépendance des femmes. Il rate tout ce qu’il entreprend, ce qui ne l’empêche pas d’être d’une insolence odieuse avec tous ses patrons. Un petit succès littéraire lui vaut une introduction dans le monde d’une partie oiseuse et libérale de la noblesse. Désormais, il vivra à leur crochet. Partout il se plaint, il raconte sa triste histoire à fendre le cœur d’un crocodile, il est le plus malheureux, le plus persécuté des hommes. Mais en même temps, il est le plus vertueux des hommes, l’ami du genre humain, il réclame qu’on lui érige des statues. Son comportement sexuel était lui aussi infantile. Il est masochiste, exhibitionniste. Il appelle ses maîtresses « maman ». ces structures mentales infantiles jamais développées, devenues monstrueuses expliquent son exhibitionnisme psychologique dans « Les confessions ». elles expliquent aussi sa délectation maladive à se sentir persécuté, pourchassé, objet de haine sadique. Il est incapable d’attachement parental normal. Ce n’est pas seulement de l’égoïsme qui explique qu’il ait été capable d’arracher à sa maîtresse ses enfants à peine nés malgré les supplications de la pauvre mère pour les jeter aux enfants trouvés sans même leur donner de nom, les vouant à une mort quasi-certaine ; C’est la pulsion de jalousie infantile envers le petit frère. Sa grossièreté, sa tenue négligée qui faisait son succès, ne sont pas seulement un habile calcul. Il aimait avilir.

 

Le cycle : lamentations geignardes, parasitisme, volonté de destruction des bienfaiteurs, s’accélère avec les années. Et, à ce jeu se développe la paranoïa : il en a tous les symptômes. Il a toujours raison contre tous, il est persécuté par un complot universel qui s’étend avec les années et sa correspondance s’émaille de plus en plus de gigantesques listes de reproches, chef-d’œuvres d’éloquence passionnée, nourries d’indices réinterprétés, de preuves falsifiées avec art, le tout d’une logique serrée et fiévreuse relevant de la démence. Ses élucubrations étaient redoutées par ses anciens amis tant elles étaient ficelées avec brio et servies avec un talent diabolique. Ses dernières années sont hystériques : « un complot immense, inconcevable ». on veut « l’enterrer vivant ». le moindre passant est aussitôt un espion envoyé par Choiseul  pour l’espionner.

 

Avec cela, ce clochard hideux est intelligent, brillant et compliqué. Il a un style simple, direct, puissant, passionné et il sait rendre ses concepts si vivants que les lecteurs, sous le choc, les reçoivent comme des révélations. Il ressent et il s’exhibe. Tel est son procédé littéraire. Son séjour en Angleterre, au début de sa carrière, le met en contact avec les idées libérales que véhiculait son bienfaiteur (provisoire), Hume. Elles entrent comme dans du beurre. Le monde mental de Hobbes, Locke, et Hume, issu de leur environnement protestant impitoyable, vient donner une justification intellectuelle à sa paranoïa. Il s’identifie désormais au bon sauvage qui est bon parce qu’il laisse libre cours à tous ses instincts, à toutes ses pulsions sans se laisser aliéner par la société. Et ce monde entier qui est mauvais et qui le persécute, il faut le changer. Ce sera le contrat social, l’Emile, les confessions. Les lourdes et laborieuses idées anglo-saxonnes deviennent étincelantes. Et Rousseau ne recule pas devant les conséquences qu’il prévoit car le disciple voit plus loin que ses maîtres. Eux avaient inventé une théorie qui conforte leur égoïsme et leur goût de l’or. Lui, veut reconstruire un monde à son image. Il a prévu « Big Brother » et la police de la pensée. Il réclame l’aliénation totale (pour son bien !) du citoyen à l’état, le contrôle de sa pensée, l’éducation des enfants par l’état pour qu’ils s’habituent à ne trouver leur bonheur et leur sécurité qu’en lui. « Ceux qui contrôlent les opinions du peuple contrôlent aussi leurs actions » ; pour arriver au contrôle total, il faut éduquer les citoyens dès l’enfance « à n’être rien sauf par lui, ils ne seront rien sauf pour lui »(…) « L’état aura tout d’eux et sera tout ce qu’ils sont ». il réclame l’extermination « de tout malfaiteur attaquant le contrat social »[8]. Rousseau rédigera une constitution pour la Corse dont l’application aurait été exactement le régime de Pol-Pot au Cambodge. Y compris le passeport spécial pour entrer en ville !

 

Rousseau mourra fou, dans des crises de délire paranoïaques répétées. Sa maladie mentale était évidente dès 1770. il trouva refuge chez un riche bienfaiteur à Ermenonville. En 1778, il mourut brusquement deux mois plus tard. On murmura qu’il s’était suicidé.

 

 

 

 

 

2-      Les Romantiques

 

 

Nous nous sommes attardés sur Rousseau parce qu’il est en quelque sorte, à la charnière entre les idéologues et les prophètes du libéralisme. ; les uns comme les autres lui reconnaissent comme une paternité spirituelle : Kant, Hegel, Claude Levi-Strauss, parmi les premiers, Shelley, Schiller, Mill, Hugo, Tolstoï parmi les autres. Son cas est exemplaire : il peut être considéré comme le premier des « prophètes ». Arrêtons-nous un instant sur ce phénomène des « prophètes » du libéralisme. L’emprise du libéralisme sur les esprits ne s’explique pas uniquement par la logique de l’erreur et certaines circonstances historiques. Le libéralisme a trouvé des hommes qui ont investi toute leur vie pour lui avec ivresse, sinon avec désintéressement. C’est que le libéralisme a su s’auréoler de poésie. Ce serait une erreur de sous-estimer l’importance du sentiment poétique dans les mouvements des peuples. Voici quelques lignes d’un homme d’action, Gneisenau, le maréchal prussien qui reconstruit, sous le talon de Napoléon, l’armée qui contribuera à le vaincre. « Il n’y a pas d’élévation du cœur sans dispositions poétiques. La sûreté des trônes est fondée sur la poésie. Combien d’entre nous, qui voient avec douleur chanceler le trône, pourraient trouver une situation heureuse dans une retraite silencieuse, combien même pourraient atteindre une situation brillante, si au lieu de sentir, ils voulaient calculer ? Mais les liens de la naissance, de l’affection et de la reconnaissance nous attachent à notre ancien monarque ; avec lui, nous voulons vivre et mourir ».[9] Gneisenau n’était pas mû seulement par des idées, il était mû par l’enthousiasme.

 

Des hommes ont vendu, certains inconsciemment, d’autres délibérément, leur talent poétique au libéralisme. Ils constituent une dynastie : les romantiques, les surréalistes, les intellectuels de gauche… Mais tandis que la poésie grandissait l’homme d’action chez Gneisenau, elle détruit le libéral qui se vend à Satan. Tous, comme Rousseau, reçoivent le salaire de la prostitution : la popularité, l’argent au dehors et, en privé, le vice et la folie. Il y a chez beaucoup, plus que le goût humain de la débauche : une volonté de salir, d’avilir les faibles qui passent à portée. Et une délectation gourmande quand ils ont réussi. Chez plusieurs (Victor Hugo, Shelley) les pratiques de sorcellerie sont avérées ; chez presque tous, il y a un véritable culte poétique de Lucifer et de Caïn. Chez presque tous, enfin, la course folle s’achève dans la folie ou le suicide.

 

La tombe de Rousseau sera un véritable lieu de pèlerinage. Georges Sand sanglotera interminablement en étreignant la pierre tombale. On trouvera des hommages grotesques de démesure chez Kant, Shelley, Schiller, Mil, Hugo, Tolstoï.

 



[1] Source Hyndmann. The historical basis of socialism in England

[2] Voir Bernard Fay. La Franc-maçonnerie et la révolution intellectuelle au XVIIIè siècle, 1961 ; éd. La Librairie Française p 64 .

[3] Voir Chafarevitch, op cit, p 55, Les sectes de la révolution anglaise de 1655.

[4] Dans la réalité, c’est exactement le contraire. Ce sont les diversités profondes d’aptitudes innées qui entraînent la différenciation des activités humaines. Une société complexe peut diminuer cette inégalité de départ et rendre les individus interchangeables dans une certaine mesure. L’éducation, l’instruction et les techniques permettent à un homme peur doué dans un domaine, de s’en tirer néanmoins honorablement.

[5] Espaces de liberté dans lesquels l’état s’engage à ne pas légiférer, où il garantit l’immunité de contrainte.

[6] Droits à sa part du gâteau que l’état s’engage à partager autoritairement par voie législative.

[7] ) Le lecteur consultera avec profit Taine, Les origines de la France contemporaine, éd. Robert Laffont, coll. Bouquins, 1986,t,2, livre III, chap.1 : P

[8] Du contrat social, chap.V du livre II : « Du droit de vie et de mort. »

[9] Cité dans Les Modérés d’Albert Bonnard, réédité par « Les grands classiques », 1993

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