La Meute infernale
(Conte d'automne)
Novembre étalait avec profusion ses ors et ses pourpres sur le vert profond des sapins. Bousculée par l'ardeur du soleil, une brume légère s'effilochait. La journée serait superbe.
Loin de Maupertuis, tapi dans les fougères entre deux rochers, Goupil observait la meute qui défilait en contrebas. Invisible, roux dans la rousseur, oreilles dressées, museau frémissant, maître Renard humait les odeurs et captait les sons ...
Les grands barons-prédateurs de la république s'étaient donné rendez-vous dans la forêt de Bondy. Tout le sac et toute la corde de la politique étaient là : les ruffians, les bonimenteurs, les escrocs, les charlatans, les mis en examen, les condamnés, les partageux. On s'était mis d'accord pour débusquer Ysengrin et lui faire la peau. Dès l'aube, Chantecler avait donné le signal du départ. L'équipage filait déjà à bonne allure et à grand bruit. Toute entière, la meute parlait : « Haro! Haro! Sus au loup ».
YSENGRIN, LA FRIPOUILLE.
R embuché dans les halliers de l'Elysée, derrière les taillis clairsemés de la chiraquie, Ysengrin écoutait les sonneries de trompe et le récri des chiens avec un mélange de crainte, de rage et de fatalisme. La vieille canaille avait autrefois trahi tous ses amis et occis tous ses rivaux. Puis, plus encore que ses prédécesseurs, elle avait rapiné, rançonné et pressuré les vilains .
Dans sa tanière, on tuait moutons et boeufs gras tous les jours. Le pays s'enfonçait dans le marasme et la gueuserie, mais la cour vivait dans l'opulence et faisait ripaille. On y menait grand train.
Puis les ans s'étaient empilés. Le triste sire avait pris de l'âge.
Une nouvelle génération aux dents aiguës guignait maintenant son château, sa vaisselle d'argent, ses meubles, ses pendules et ses carrosses rembourrés. Tous se pourléchaient les babines en rêvant à l'hallali et surtout à la curée. Chacun se voyait roi de la République. De toute façon, les moins habiles décrocheraient de crémeux fromages. Mais le forban avait plus d'un tour dans son sac et, avec l'aide de dame Hersant, il ne désespérait pas de conserver son trône.
BELLE POITEVINE EN TÊTE.
C abocharde, rancunière, le nez haut, se mettant toujours en avant, une belle et vigoureuse lice de race poitevine menait la meute hétéroclite. Bien harpée, large des reins et des hanches, en grandes foulées de ses longues jambes, elle se plaçait tout en tête.
Dans le charivari où les basses dominaient, sa voix métallique tranchait. Depuis toujours, elle n'aboyait que des banalités ou des menteries. Pour se rendre plus estimable et en tirer gloire n'avait-elle pas chabaudé partout que son père était tombé face à l'ennemi alors que le malheureux était décédé d'une tumeur maligne !
Les barons du clan partageux ne l'aimaient guère et ils la considéraient comme une femme sans cervelle. Mais les vilains la reconnaissaient de loin ; sur son passage, ils applaudissaient. Ils voyaient en elle une nouvelle « madone des sans-chemises ». Ils chuchotaient qu'elle serait la poule aux oeufs d'or. Les plus badauds en espéraient grands prodiges et abondante distribution de pécunes.
MAGYAR, LE BASSET.
Court sur ses pattes torses, teigneux, pas plus haut que trois champignons vénéneux, un basset de Hongrie suivait la poitevine à quelque distance. La truffe, au ras des feuilles mortes, disparaissait derrière la moindre taupinière : il craignait par dessus tout qu'on ne le remarquât pas. Aussi ne cessait-il de se dresser sur son train arrière et de donner de la voix. Son raffut fatiguait tout le monde. On l'avait surnommé Tapageur mais il n'en avait cure. Meute ou pas, ce « M’as tu vu ? » passait son temps à s'égosiller et à faire du vacarme. Son programme : favoriser les étrangers et américaniser le vieux pays gaulois. En réalité, le programme ne lui importait guère. Son seul objectif était de se hisser sur le trône.
DUDUCHE, LA PINTADE.
A cinq toises derrière Tapageur, trottinait Duduche. Le père de cette pintade fut autrefois duc au Pays Basque. Sur ses vieux jours, il légua à la donzelle ses rentes et ses grasses métairies. Elle n'eut que le mal d'enfiler les chaudes pantoufles de son géniteur et se retrouva parmi les barons du royaume.
A la cour, elle flatta si adroitement Ysengrin qu'il la nomma chef de ses armées.
De sa vie, passée au chaud dans les dentelles et dans l'étude de la jurisprudence, elle n'avait fait parler la poudre ni tiré le moindre coup de mousquet. Aussi craignait-elle fort d'être prise pour la cantinière d'un des régiments du roi. Pour se donner une allure martiale, elle décida alors d'avaler une canne de tambour-major. Depuis, elle prenait de grands airs et promenait partout sa raideur, sa morgue, son bec pincé et son oeil vachard.
Dans son dos, les officiers haussaient les épaules mais les dindons de la cour s'en méfiaient. Ne doutant de rien, la pécore se voyait bien sur le siège qu'occupèrent successivement le général de la Perche, Pom-Pom le banquier, le Chauve d'Auvergne, Tonton Magouille puis Ysengrin.
De l'avis général, elle n'avait guère de chance.
SA SUFFISANCE, LE HÉRON GALOUZEAU.
Sa suffisance Galouzeau, Héron de La Héronnière, trottinait à côté de Duduche la pintade. Haut perché sur ses longues échasses, il toisait la meute avec dédain. Portant ostensiblement en pendentif quelques reliques de l'époque du général de la Perche, il affectait grande dévotion à la Croix de Lorraine. Mieux encore, il se croyait la réincarnation d'un petit caporal corse qui mit autrefois l'Europe cul par-dessus tête. Médiocre poète, écrivain prolifique mais sans grand intérêt, orateur pompeux et phraseur, Galouzeau s'était surtout fait connaître par sa courtisanerie obséquieuse auprès d'Ysengrin dont il devint le favori.
Il promit à son maître de redresser le pays en cent jours. En fait, il ne galvanisa personne et ne redressa rien du tout. Il n'eut même pas à marcher vers les mornes plaines de Flandre pour connaître son Waterloo. Il fut mis à bas dans les rues de Paris par des hordes de jeunes gueux venus le conspuer et affronter les sergents du guet. Au bout de quelques jours, toute honte bue, il dut hisser le drapeau blanc devant cette graine de va-nus-pieds. Chacun pensait qu'Ysengrin allait le condamner au port du masque de fer et l'exiler dans quelque Pignerol.
Mais, occupé à bâfrer dans sa pétaudière, devenu en partie gâteux, la baderne maintint le maupiteux à son poste.
Depuis, il y végétait dans l'indifférence générale.
Ses échecs n'avaient d'ailleurs en rien abattu la superbe de Galouzeau et lui aussi se voyait bien occuper le trône d'Ysengrin.
TYBER, LE CHAT.
Patelin, lustré, le mufle large, dans la meute, chacun reconnaissait Tybert, grand manitou de la secte des sociaux-démocrates. Ce roublard se faisait fort de vider en douceur le gousset des marchands et des bourgeois. Se piquant de connaître les arcanes de l'économie, il honorait les mânes d'un célèbre dandy anglais du siècle précédent, le baron Keynes de Tilton, qui présentait l'euthanasie des épargnants et des rentiers comme une oeuvre de salut public.
Mariant allègrement la médecine de Molière et celle de Keynes, Tybert avait établi une doctrine : pour que tous les vilains puissent mettre une poule au pot chaque dimanche, il fallait purger les bourgeois de leur embonpoint financier par force saignées, poudres diarrhéiques et autres clystères fiscaux.
Mais ce chat-fourré se gardait bien de s'appliquer les traitements qu'il recommandait aux autres. Il aimait la bonne chère et se délectait d'andouilles. Aussi s'était-il enrobé de confortables rondeurs. Ces replis grassouillets plaisaient aux dames-chattes mais le gênaient fort pour suivre le train que la belle poitevine imposait à la meute. Il avait dû se résigner à n'être pas le premier au sein du clan des partageux et il en gardait une solide dent à sa rivale. Il ne manquerait certainement pas de lui jouer un jour quelque tour à sa façon.
Si Tybert connaissait bien Keynes, il connaissait aussi l'histoire de la mule du pape.
AFGHAN, LE DISTINGUÉ LÉVRIER
I ssu d'un lignage fortuné, connu dans les chenils huppés, l'élégant lévrier avait décidé de faire carrière en rejoignant la horde des bâtards. Il estimait qu'intimidée par ses allures patriciennes, la multitude le porterait rapidement à la magistrature. Il serait tribun de la plèbe.
En fait, Afghan fut fait consul par la grâce de Tonton Magouille. Cependant, mis en cause dans une sombre affaire d'empoisonnement collectif, il connut la roche tarpéïenne.
Sous le règne d'Ysengrin, condamné à cultiver son jardin, il dut rester dans l'ombre et raser les murs.
La mise à mort de la vieille canaille était sa dernière chance de refaire surface.
Alors lui, le temporisateur, se lança brusquement et à corps perdu dans la plus virulente démagogie promettant à la plèbe de doubler la ration de pain et de tripler les jeux du cirque. Hélas ! Pour lui, comme Tybert, il fut rapidement mis hors combat par la sirène du Poitou. Sans vergogne, il s'empressa d'avaler la couleuvre et se précipita jurer fidélité à la nouvelle Agrippine.
TIERCELIN, LE CORBEAU.
venu du Béarn, sombre et ombrageux, se perchant tantôt à gauche, tantôt à droite, Tiercelin le corbeau survolait la meute. Il espérait bien présider à l'hallali. Son bec acéré se délectait d'avance à l'idée de déchiqueter cette carne d'Ysengrin.
En attendant, il s'amusait. D'un coup d'aile, il s'en allait planer au dessus du basset Magyar et le maculait adroitement d'un long jet de fiente tiède et blanche. Tout à son effort, pour rattraper la poitevine, Tapageur levait alors un museau furieux: « Arrière! Sorcier de nuit ! Mauvais augure ! Maudit braillard emplumé ! Charognard ! ».
Tiercelin se contentait de ricaner et lâchait quelques nasardes à l'encontre des godillots et des vassaux du Tapageur qui suivaient leur maître au trot cadencé.
Puis il se perchait tout en haut d'un peuplier d'où il croassait son programme et son obsession : « L'Europe! L'Europe! ... ».
Les corbeaux sont en général gens de sagesse, de grande prudence et de longue vie. Chez les barons-prédateurs, on racontait que ce n'était pas le cas de Tiercelin. Il se prenait pour le bon roi Henri IV, mais pour rassembler, il faut un grand charisme. Or, son panache noir et ses aigres croassements ne ralliaient pas les foules.
A son propos, un petit seigneur d'Aquitaine rappelait un vieux dicton du pays d'Oc: « Grand Disou, Petit Faisou ».
LOURAVI, LE BRAQUE DU MIRACLE.
Arrivant, avec quelques rares compagnons, des marches de l'Est aux terres froides et au climat rigoureux, Louravi n'était qu'un très petit chevalier. Mais sa maigre escouade ne le décourageait pas. Sûr de lui, il vaticinait des propositions que les autres écoutaient à peine. A la cour, on murmurait qu'après sa résurrection, Louravi était resté braque.
Il fut en effet le héros d'une histoire extraordinaire. Ayant avalé une ciguë que lui avaient administrée par erreur de médiocres sorciers, il se retrouva dans la barque de Charon voguant vers le royaume des morts. Puis, brusquement, à la stupéfaction générale, il ressuscita. Un vrai prodige! Un « miracle républicain »!
Mais, dans son coma, pendant la traversée du Styx, Louravi eut une illumination. Il fut bouleversé par les clameurs angoissées des vilains et des bourgeois. A son réveil, sa décision était prise, viscérale, irrévocable : il serait le sauveur du pays. Depuis, il promenait partout cette certitude et affichait la tête béate de ceux qui ont rencontré leur destin.
Lors de la constitution de la meute, ce fada déclara qu' « en toute conscience », il entendait occuper le trône d'Ysengrin. Un mois plus tard, il déclara qu'en « toute conscience », il renonçait à occuper l'Elysée et qu'il courrait sous la bannière de la Poitevine. Il est vrai qu'entre temps, la belle lui avait promis, pour lui et pour ses amis, une dizaine de gamelles de bonne soupe grasse.
Ce fada ne l'était peut être pas autant qu'on le disait.
LES DEUX LOUVES ET LA MALE RAGE.
Efflanquées, les côtes saillantes, la tétine sèche, l'aboiement rauque, deux femelles tenaient la queue de la meute. Chez ces deux viragos, la louve de Russie n'était pas loin.
L'une ne rêvait que pendaisons, bourgeois se balançant au bout d'une corde, knout et soviets. Son pedigree faisait frémir. Elle descendait d'une lignée de carnassiers ivres de sang et de fureur. Sur les terres lointaines d'Yvan le Terrible, ils avaient massacré, déporté, sibérisé et goulagué des millions de koulaks, de trotskystes, de déviationnistes de gauche et de droite, sans compter des milliers de valets de l'impérialisme et quelques centaines de vipères lubriques.
Elle s'efforçait de faire oublier ces carnages mais elle avait du mal à donner le change. Les gens se méfiaient et le nombre de ses partisans avait fondu comme glace de Neva au soleil de printemps.
Employée de banque, confinée aux écritures, teint gris, voix grise, blouse grise, l'oeil éteint et le ton morne, sa compagne aboyait la même leçon depuis trente ans : « travailleurs, travailleuses, camarades, capitalisme, profits, exploitation ... ».
Elle aussi ne rêvait que grand soir, dictature du prolétariat et caporalisation des vilains…
A peine sevré, avec encore certaines rondeurs poupines de l'enfance, Facteur, un jeune chiot, fox-terrier à poil ras, suivait de très près les deux égorgeuses. Il ne cessait de leur mordiller les chevilles, les talons et le train-arrière ; ce qui énervait prodigieusement ces dames. Elles lui montraient les crocs en grondant mais il s'en moquait. D'un prompt saut, il s'écartait puis revenait aussi vite les harceler...
Au plus profond d'eux-mêmes, ces trois personnages s'imaginaient très bien, eux aussi, maîtres du pays.
UN TRIO DE PESTIFÉRÉS.
A une demie-lieue derrière la meute, un trio suivait tranquillement : le dogue Rechigné, le setter Vendée et le teckel Fluet. Ces trois-là ne pressaient pas l'allure et ne donnaient guère de la voix. Ils attendaient leur heure.
Un oeil clos, trapu, massif, Rechigné tenait le haut du chemin. Ses gros bataillons impressionnaient. Ses deux acolytes marchaient prudemment sur les bas-côtés. Tous trois soutenaient à peu près la même cause. Tous trois étaient honnêtes. Tous trois défendaient les braves gens contre la meute infernale qui ravageait et saccageait le pays depuis des lustres.
Malheureusement, ils ne s'aimaient pas trop l'un l'autre.
Bien évidemment, les barons crapuleux les détestaient et les tenaient tous les trois à l'écart. Pour mieux les discréditer, ils avaient demandé une condamnation solennelle en Sorbonne. Immédiatement, courbés en servilité, sorboniqueurs et sorbonicoles s'étaient empressés. En grande pompe, ils avaient déclaré le trio : lépreux et pesteux. Les docteurs à bonnets pointus opinèrent qu'ils propageaient la peste bubonique. Les docteurs à bonnet carré diagnostiquèrent la peste noire mais les docteurs à bonnets cornus furent formels: il s'agissait de peste brune.
Tous étaient d'accord : le trio devait être mis au ban de la république. Partout en chaire, les curés menacèrent d'excommunion ceux qui adopteraient leurs idées. Les gazettes écrites et parlées martelaient quotidiennement la sentence. On envisagea de les brûler en place publique. On n'osa pas. On parla alors de les obliger à se déplacer en agitant des crécelles afin que chacun s'en écartât au plus vite. Cependant, là encore, on hésita car les vilains étaient de plus en plus nombreux à leur accorder leur confiance.
Objets de tous ces sarcasmes, de toutes ces insultes, de toutes ces vilenies, Rechigné, Vendée et Fluet restaient inébranlables.
Ils savaient que le temps travaillait doucement pour eux.
LE SECRET DE MAÎTRE GOUPIL.
Déjà les aboiements, les cris et le son des trompes s'éloignaient. Après avoir traversé la cépée de Tire-Laine, la meute contournait les marais de la Fripouillerie. Au loin, la cloche du moutier sonnait l'office.
Goupil se leva, s'étira nonchalamment et, l'oeil narquois, se dirigea à petits pas vers sa renardière où l'attendait dame Hermeline. Il ne se mêlait surtout pas à la meute car il avait scellé pacte secret avec le diable. Quel que soit le vainqueur, il était assuré de garder ses prérogatives et son pouvoir. Quels que soient le futur monarque et sa cour de malandrins, ces dames et ces messieurs auraient besoin de lui. C'est lui qui était chargé d'assurer leurs aises, leur confort et leur train de vie.
Goupil était le fisc.
Forêt de Bondy, jour de la Saint-Hubert
Michel SARLON-MALASSERT
Source : Lectures Françaises, n° 597, janvier 2007
s.A. D.P.F., B.P. 1, 86190 Chiré en Montreuil
[1 Le budget de l'Elysée a été multiplié par neuf sous la présidence de Jacques Chirac (Le Monde, 17 novembre 2006). Les dépenses réelles de la présidence approchent 90 millions d'euros par an.
Mais Goupil le Fisc, tout occupé à la vue de la meute, n'entendit pas celui qui se rapprochait de lui par derrière, le Grand Loup Blanc plein de grâce et de majesté, le Grand Loup Blanc que la meute de loup hargneux et jaloux avaient exilé, Le Grand Loup Blanc que ne craignaient pas les petits car il était juste; il mit sa patte sur l'épaule de Goupil qui sursauta et lui dit: Goupil, ton temps de pouvoir oculte est terminé, dans peu de temps quand tous ceux d'en bas auront fini de se déchirer je vais reprendre la royauté de mon territoire et de nouveau la justice règnera, tu fera ton travail mais le fera bien et non plus injustement, je te quitte; à bientôt !