On pourrait légitiment ce demander pourquoi la décision française de rejoindre le commandement intégré de l’OTAN a suscité tant de
remous. Ne s’agit-il pas de l’aboutissement d’un long processus ?
La France n’a jamais quitté ni l’Alliance atlantique ni le dispositif militaire de l’OTAN en Europe. La disparition du Pacte de
Varsovie n’a rien remis en cause. Au contraire, après la première guerre du Golfe,
la France est revenue siéger au Comité militaire. Contributeur financier majeur de l’OTAN, elle est présente dans les
principaux organes de l’Alliance. La coopération avec nos alliés, qui n’a jamais cessé dans la marine et l’armée de l’air, s’est fortement accélérée devant la nécessité, douloureusement
ressentie par l’armée de terre en Afghanistan, de sortir de son cloisonnement opérationnel. Avant même le vote du 17 mars, le retour dans l’organisation militaire était bien consommé.
Les procédures OTAN sont aujourd’hui largement appliquées dans les armées, l’anglais est généralisé et les états-majors de l’Alliance atlantique comptent déjà dans leurs rangs de nombreux
officiers français.
Ainsi donc, les députés et les partis politiques se seraient réveillés un beau matin en réalisant avec stupeur que nous étions revenus dans
l’OTAN, trahissant ainsi l’héritage du Président De Gaulle ? N’ont-ils pas vu que les efforts consentis par les forces françaises conduiraient naturellement à un retour dans le commandement
intégré ? La commission parlementaire pour la défense n’a-t-elle rien vu ? Les ministres de la défense de différends bords ont-ils oublié d’en parler à leur secrétaire
général ?
On peut parier sur leur naïveté, ce serait abuser. Disons plutôt qu’il existe des stratégies de partis qui consistent à déstabiliser
l’adversaire à l’occasion d’un événement symbolique, en l’occurrence le vote du 17 mars. L’UMP propose majoritairement la réintégration, alors les Socialistes brandissent à la face des premiers
leur trahison contre l’esprit de De Gaulle. En 1966, c’était exactement l’inverse.
Nous sommes habitués à ces votes de partis qui polarisent et stérilisent tous les débats. L’intégration dans l’OTAN en mérite
pourtant un, qui ne doit pas se réduire au pragmatisme militaire. D’autant que dans chaque famille politique, y compris parmi les royalistes, on pourra trouver des partisans et des adversaires.
Car la question n’est pas simple. Au niveau stratégique, l’OTAN est un moyen pour les Américains de faire peser les décisions dans le sens de leurs intérêts. Mais les pays membres gardent en
tout état de cause leur autonomie, y compris et surtout dans l’engagement des troupes : l’Allemagne, pilier de l’Alliance Atlantique, n’a pas pour autant suivi les Etats-Unis en Irak.
Pourtant, on peut effectivement redouter que la France se laisse entraîner plus facilement et malgré elle dans des aventures qui ne sont pas les siennes si elle est structurellement liée à
l’OTAN. A ce danger correspond un avantage potentiel : l’intégration dans l’OTAN peut permettre de peser plus efficacement sur les décisions américaines, au minimum de les accompagner lorsque
nos intérêts sont en jeu. Il n’est pas certain qu’une France isolée soit capable de faire entendre sa voix.
D’un point de vue géopolitique, la situation également très
contrastée. Les arguments qui laissent entendre que l’OTAN devient un monstre qui risque de déstabiliser le monde ne sont pas anodins. Les Russes, en particulier, se sentent menacés, étranglés,
et l’adhésion en chaîne de leurs anciens satellites comme la Géorgie ou l’Ukraine pourrait les pousser à des réactions violentes. Mais la Pax Americana offre aussi quelques vertus. Bien sûr, la
France pourrait tenir un rôle de troisième voie, mais nul ne peut en estimer la portée. Et puis, en politique étrangère, tout est affaire de négociation : le renforcement de la présence
française dans l’Alliance atlantique peut se monnayer contre d’autres avantages stratégiques : accès au ressources rares, sécurisation de nos intérêts commerciaux, coopérations
industrielles, etc. Qu’en est-il alors de nos liens traditionnels avec la Russie ?
On peut donc effectivement convenir qu’il y a un vrai débat
possible et que tout n’est ni noir ni blanc. Et nous invitons le lecteur à le reconnaître, quel que soit son avis, avant d’aller plus loin.
Car notre propos n’est pas de trancher définitivement sur la
question mais de poser un constat : si la question de la souveraineté française agite les esprits quand il s’agit de l’OTAN, elle est tout simplement absente du débat dès que l’on parle de
l’Union Européenne.
Pourquoi ? Parce que, paradoxalement, le vrai clivage
entre partis au pouvoir ne porte pas sur la souveraineté française mais sur la façon de construire l’Europe.
Rappelons-nous. En novembre 1997, le Président Sarkozy a
clairement affirmé lors de son discours à Washington que le retour de la France était « conditionné par la reconnaissance par les Etats-Unis de l’Europe de la Défense, pilier indispensable
à la stabilité de l’OTAN ». « Plus l’Europe de la défense sera aboutie, dit-il, plus la France sera résolue à prendre toute sa place dans l’OTAN ». Pierre Lellouche, député UMP
et spécialiste de l’OTAN, a déclaré récemment qu’il faut « convaincre nos amis européens que notre quête inlassable d’une Europe de défense est complémentaire des intérêts de
l’Alliance ». En 1997, Paul Quilès, ancien ministre de la Défense, répondait que M. Sarkozy commettait une « erreur politique (...) comme si nous avions besoin (des Américains)
pour décider de l’avenir de ce qui deviendra un des piliers de l’Europe politique ». Et Laurent Fabius d’ajouter que « le retour complet à l’Alliance atlantique risquait de
« tuer » la défense européenne ».
Il est vrai que l’Europe de la défense a beaucoup de
mal à exister. L’industrie de défense n’en finit pas d’accoucher. L’OCCAR, chargé des acquisitions militaires, est embryonnaire. Les unités et les états-majors européens sont « en
papier », selon le mot de M. Sarkozy. Les opérations sous tutelle de l’Union Européenne en Bosnie, dans l’Océan indien ou au Tchad ne contestent pas, loin s’en faut, la suprématie de
l’OTAN, consacrée en Afghanistan. D’où la crainte, d’un côté, que l’OTAN ne détourne les énergies de la construction européenne et finisse de l’étouffer et l’idée, d’un autre côté, de se servir
de l’OTAN pour structurer l’Union Européenne, pour donner à ses membres un référentiel commun et pour résoudre la question de la cohabitation entre ces deux organisations.
Déjà, le Livre Blanc pour la Défense et la
Sécurité reste incompréhensible quant aux rôles respectifs de l’OTAN et de l’Europe, mais il s’éclaire quand on le lit dans cette perspective : l’Alliance atlantique devient une
organisation au sein de laquelle sont appelés à coopérer les Etats-Unis et l’Union Européenne.
Nous avons donc affaire à deux approches de la
construction européenne : l’une, défendue principalement par l’UMP, et l’autre essentiellement soutenue par le PS.
Si bien que le débat sur la souveraineté française
s’en trouve irrémédiablement faussé, parce qu’un des éléments essentiels n’y figurent pas : la souveraineté française vis-à-vis de l’Europe. Même si chacun des deux bords clame haut et
fort son attachement à l’indépendance nationale, leurs regards sont tournés vers l’Europe. Or l’Union Européenne, dans sa nature même, est contradictoire avec le principe de souveraineté.
Comment peut-on parler de défendre les intérêts de la France en entrant dans l’OTAN, ou au contraire en en sortant, quand l’intention véritable est de construire « l’Europe de la défense,
pilier de l’Union Européenne », selon les mots de M. Quilès ?
L’OTAN est une organisation militaire et une
alliance de défense collective et de gestion des crises. Elle peut effectivement être détournée par les Etats-Unis pour assurer leur hégémonie militaire, économique et même culturelle, et il
convient de s’en méfier. Mais l’intention de l’Europe de la défense est radicalement différente : il s’agit moins d’assurer la coordination des troupes des pays européens que de donner à
l’Union Européenne la décision militaire, c’est-à-dire, en clair, de faire de l’Union Européenne un Etat souverain. Il faut donc reconsidérer la question de la souveraineté française dans une
perspective plus large, incluant l’Europe.
L’Alliance Royale est assez claire sur ce sujet dans sa
plate-forme européenne. Il est possible et même souhaitable de construire des coopérations en Europe. En particulier, la coordination de la sécurité du territoire et celle de nos frontières
terrestres et maritimes peuvent être confiées à des organismes européens. Mais la décision de l’engagement militaire reste du ressort exclusif de la France et aucune armée européenne ne saurait
exister.
Par ailleurs, l’OTAN est, aujourd’hui en tous cas, la seule
organisation militaire capable, au niveau opératif, d’assurer la coordination des moyens. Elle est également capable de gérer plus ou moins efficacement des crises moyennes, sous réserve que
les Etats-Unis admettent la nécessiter de ne pas vouloir tout contrôler. La réaffirmation de la souveraineté française, en tant que peuple, est un préalable indispensable et une condition
permanente de sa participation à l’OTAN. Si la France doit rester dans le commandement militaire, ou en sortir, c’est en son nom seul, et librement, qu’elle doit le faire, et certainement pas
dans le cadre de l’Union Européenne.
Malheureusement, dans une République comme la nôtre, il n’y a aucun
frein à l’ambition des hommes et aux manoeuvres des partis. L’Europe est un beau terrain de jeu et les places à prendre y sont alléchantes. La classe politique et l’élite économique, attirées
par le scintillement doré des douze étoiles, bradent sans scrupules la souveraineté française au profit d’avantages plus personnels. C’est pourquoi nous avons besoin d’un arbitre, un chef de
l’Etat qui incarne de la façon la plus claire la souveraineté française. D’évidence, il ne doit pas être issu d’un parti politique.
Deux beaux rayons de soleil cependant éclairent notre coeur. D’une
part, si les politiciens, lors des débats parlementaires du 17 mars, ont senti le besoin de mettre en avant l’indépendance nationale, c’est que le thème est encore porteur dans l’opinion
française. C’est très rassurant. Et d’autre part, les monarchies européennes, qui sont comme chacun sait nombreuses en Europe, n’accepteront jamais de lâcher leur souveraineté : il
faudrait être républicain pour avoir ces idées là !
Bruno Castanier