Mardi 7 octobre 2008
2
07
/10
/Oct
/2008
12:01
Par YR
Le montant de 700 Milliards, soit 5% du PIB américain, qui sera mis en œuvre (après quelques postures républicaines ou démocrates
essentiellement dues à la campagne présidentielle) par le Trésor américain pour le plan de sauvetage des banques dépasse les montants cumulés des budgets américains de la Défense, de l'Éducation
et de la Santé. Au total, le gouvernement américain injectera au moins 10% du PIB pour éviter l’écroulement du système bancaire américain. De plus, un prêt préférentiel de 25 milliards vient
d’être accordé au secteur automobile. Quant à l’autre côté de l’Atlantique, les autorités du Benelux ont préféré nationaliser Fortis plutôt qu’accepter sa reprise par la banque française BNP
Paribas et les autorités anglaises nationalisent également plusieurs de leurs institutions financières.
Ainsi, le capitalisme de type anglo-saxon - censé promouvoir le dogme néo-classique non interventionniste - met en
œuvre la quasi-nationalisation d’acteurs financiers majeurs ou de pans de son économie, et loue les vertus de la régulation et de la gouvernance mondiale. Pour s’opposer à cet interventionnisme,
rares sont les voix qui s’élèvent comme celle du sénateur républicain conservateur Jim Bunning: «on veut tuer le libre marché et instaurer le socialisme en
Amérique» (sic !).
De nombreux banquiers appellent à suspendre « temporairement » les prix de marché. Comment ceux qui se sont
tant battus pour mettre en œuvre la dérégulation financière deviennent-ils brusquement des défenseurs de l’économie administrée ?
En un an, les banques ont déjà tiré un trait sur un total de 500 milliards de dollars de valeur dans leurs bilans. La
doctrine néolibérale vient d’inventer une nouvelle loi économique : « too big to fall, trop gros pour succomber. » La praxis néolibérale devait conduire à plus de libre
concurrence, plus de liberté pour les acteurs économiques de toute taille: comment se fait-il qu’au contraire les grands secteurs économiques soient dominées par des
oligopoles ?
Les causes de la débâcle du système bancaire américain et l’effet dominos engendré d’un acteur financier à un autre ont
été si rapidement et si péremptoirement explicités, que l’on peut se demander pourquoi personne n’a su ou voulu tiré à temps la sonnette d’alarme? Après tout, l’enchaînement des faits est
effectivement des plus classiques : les crédits hypothécaires accordés aux ménages américains (déjà sur-endettés) ont entraîné en masse des défauts de remboursement. La distribution des
crédits reposant sur l'idée simpliste que la valeur des logements allait continuer d'augmenter indéfiniment, le bon sens paysan aurait dû alerter : « les arbres ne montent pas jusqu’au
ciel ». La mécanique de titrisation de ces crédits - c'est-à-dire leur découpe en tranches et leur ré-emballage dans des placements contenant d'autres types d’actifs revendus ensuite comme
des placements à risque faible - était connu de tous.
La frénésie spéculative, aidée par l’innovation financière et le déploiement des nouvelles technologies de l’information,
a été décuplée par la mondialisation du marché des capitaux. Ainsi, le volume annuel des transactions interbancaires consacré à l’économie réelle (échange de biens et services) ne
représente que 2% des échanges monétaires. Le reste représente cette fièvre spéculative dont les créances immobilières ne constituent qu’une infime partie ; spéculation qui non
seulement ne sert pas l’économie réelle, mais est même capable par les montants en jeu d’entraîner dans la récession tous les pays du monde.
Il faut bien constater que cette crise financière a eu lieu non pas à cause d’un manque complet de régulation, mais en
dépit de cette régulation, celle-ci ayant déjà été renforcée après le scandale Enron en 2001 : mise en place de la Loi Sarbanes-Oxley, de nouvelles normes comptables, des normes bancaires
Bâle. Manifestement, soit le législateur est passé à côté des vrais sujets, soit comme pour le dopage des athlètes, les contrôles ont toujours une technologie de retard.
Les spéculateurs se trouveront toujours de nouveaux terrains de jeux : si ce n’est l’immobilier, il s’agit des
marchés de matières premières, de produits alimentaires. Cela affecte dramatiquement - par l’énormité des masses financières en jeu - le sort et la capacité à vivre ou à survivre de centaines de
millions de gens sur la planète, sans parler du déclassement progressif des classes moyennes dans les sociétés occidentales.
Le citoyen, impacté à un bout de la chaîne par la crise immobilière, paye aussi par l’autre bout la débâcle des
banques : diminution de la valeur de l’épargne individuelle, augmentation du coût du crédit. Cinq millions de ménages américains sont déjà en défaut de paiement ou ont vu leur logement
saisi. La crise de l’immobilier se répand maintenant dans d’autres pays. Les banques diminuant l’octroi de crédits ou augmentant les taux d’intérêt mettent à mal le financement des PME. Seuls les
gros oligopoles pourront continuer à se financer.
Certains vilipendent donc l’économie de marché et demandent de courir au chevet des oligopoles au mépris des règles de la
libre concurrence. Haro sur le néolibéralisme, vive le social-libéralisme. Après la phase de privatisation des profits, voici la phase de socialisation des dettes : contribuables de tous les
pays, unissez-vous pour rembourser les pertes des dinosaures financiers!
L’Ordo Liberalis procède par effet cliquet : à une phase de dérégulation et de démembrement des économies locales
-obligeant de plus en plus de pays à s’intégrer dans la division internationale du travail et la globalisation financière- va succéder une (courte) phase de mondialisation règlementaire. Ainsi
sortiront renforcées les organisations mondialistes (FMI, OMC) dont les attributions commençaient à poser question et les échecs à apparaître patents. On pourrait s’étonner que l’appel unanime,
de droite comme de gauche, à une gouvernance mondiale renforcée tombe à un si bon moment : juste après l’échec cuisant des dernières négociations à l’OMC. Cet échec mettait en danger le
cycle de Doha et le principe même du système commercial multilatéral. Sous couvert de plus de régulation, nous est proposé – imposé sans aucune concertation démocratique - d’aller un cran plus
loin dans la constitution d’un gouvernement mondial.
La crise actuelle a l’avantage de faire tomber les masques : l’Ordo Liberalis n’a que peu de choses à voir avec le
respect de la liberté, la création d’un marché réellement libre (où les droits de tous les acteurs sont respectés) n’est manifestement pas consubstantielle à sa doctrine. Quant à la nécessité de
fonder le système économique sur un Etat de droit, l’émergence de nouvelles formes très autoritaires de capitalisme semble également suggérer le caractère facultatif de la mise en œuvre d’une
démocratie économique.
Plutôt que de renforcer des réglementations qui de toutes manières seront aussitôt contournées par les oligopoles, il
conviendrait surtout d’éliminer le mal à la racine et de limiter l’usage des outils bancaires au seul financement de l’économie réelle. Pragmatiquement, encore plus de contrôle réglementaire ne
fera qu’augmenter l’innovation financière et la complexité des opérations visant à contourner ces contrôles. Cette complexité, seuls de gros acteurs pourront la financer, diminuant l’existence
possible d’acteurs économiques de moindre taille. Le marché réellement libre, permettant à de petits entrepreneurs et acteurs économiques de taille modeste d’exister et de se développer, est
mis à mal dans un jeu où les règles sont conçues pour favoriser les seules multinationales.
L’économie des biens set services doit se dégager de la mondialisation financière en relocalisant les activités près de
marchés naturels. Les acteurs économiques retrouveraient ainsi des marges de manœuvre par rapport à une financiarisation virtuelle qui ne profite qu’à quelques-uns, et nuit à la mise en œuvre
d’un véritable tissu entrepreneurial de proximité et au développement des PME. Politiquement, la relocalisation des économies et des marchés de capitaux permettront aux citoyens de se
réapproprier la compréhension du fonctionnement du système économique et financier. Replaçant ce système à sa juste place et finalité - un simple moyen au service de tous et du Bien Commun
- le citoyen pourra redevenir acteur de ces choix économiques. Les différents corps sociaux pèseront alors réellement et démocratiquement sur les décisions économiques.
La responsabilité individuelle ne peut exister qu’avec la pleine maîtrise de son destin. Lorsque les finalités sont
correctement alignées, les responsabilités individuelle et sociale se complètent et trouvent à s’exprimer dans la liberté d’agir et d’entreprendre pour la prospérité de tous.
Les Etudes politiques de l’Alliance Royale ont engagé une réflexion
de fond sur ces questions. Quel modèle de société ? Quelles institutions politiques ? L’économie n’est pas la finalité de la politique mais elle en constitue un des piliers essentiels. On
ne peut pas aborder la question politique sans s’interroger de la façon la plus profonde sur ce système économique qui domine le monde d’aujourd’hui : l’Ordo
Liberalis.
YR